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© Natalia Jaskula

Texte et photographies par Natalia Jaskula.

 

Lorsqu’on m’a proposé d’écrire un article parlant de mes propres photos, j’ai senti comme un vertige : j’ai été à la fois ravie et perplexe… Que saurais-je dire de mes photos, que je n’ai pas su dire dedans ? Je m’explique.

Je ne fais pas de « photos documents », je ne prends pas la réalité comme sujet, comme point de départ d’une photo… Je ne suis pas journaliste… Je crois, hélas, que je rêverais d’être cinéaste.

Je rêve de faire du cinéma, je regarde du cinéma, je discute du cinéma, la plupart de mes amis, mon propre fiancé, sont acteurs… En attendant, je fais de la photo.

Cela n’a pas toujours été comme ça. Au début, je rêvais surtout, et sans plus de précision, de ne pas faire des études de commerce (oui, mais quoi, à la place ?) et d’être célèbre (oui, mais comment ?). Par conséquent, j’ai fait des études du japonais. Que j’ai laissé tomber, pour faire des études de lettres. Que j’ai fait non sans un certain talent. Ensuite un début du doctorat en littérature comparée et là, j’étais fin prête pour un bon poste en secrétariat.

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Au point de vue financier, mieux aurait valu que je le décroche, c’est sûr. Hélas, j’ai découvert la photo. D’abord de la photo argentique, noir et blanc – des photos de reportage, des portraits, des autoportraits – puis, assez vite, ce qu’on appelle de la « mise en scène ». La « mise en scène » laissait une large place à l’invention : invention de personnages, d’univers, de situations… Les photos que j’avais jugé réussies (parmi toutes celles qui ne l’étaient pas, et il y en avait beaucoup) m’ont encouragée à continuer : j’ai commencé à croire en moi et en effet, j’ai fait, dans la foulée, quelques photos dont je suis assez contente jusqu’à ce jour. Pour le reste, je les ai progressivement éliminées de mon portfolio.

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Car justement, au bout de quelque temps, j’ai réalisé qu’il était assez facile d’inventer un peu tout et n’importe quoi, difficile, par contre, de ne pas céder au vice de l’image visuellement attractive, mais dépourvue, au fond, d’un vrai sens, d’un sens plus profond… Cette réflexion m’a pris un certain temps, car, comme toute personne découvrant, après une longue période d’atermoiements et de doutes existentiels, un domaine d’expression qu’elle pense être enfin sa vraie vocation, j’avais une certaine réserve de créativité jusqu’alors opprimée, ainsi que de l’inconscience, de quoi étoffer ma production pendant un certain temps…

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Mais, les événements de la vie aidant, j’ai fini par m’essouffler. Je regardais toujours une grande quantité de films et je me suis persuadée que je ne pourrais désormais fabriquer que du beau et de l’insipide, si je ne parvenais pas à mettre dans mes photos quelque chose que j’appelais « vital ». Oui, bien sûr, bien sûr… du « vital »… Mais c’est quoi, exactement » ? Je ne le savais pas trop moi-même.

Je regardais des films et je réfléchissais…. Je réfléchissais surtout aux films pour lesquels j’avais une profonde admiration : « Aguirre, la colère des dieux » de Herzog… «Mort à Venise » de Visconti ou les films de Żuławski… Je savais que je pouvais en dire qu’ils avaient tous ce quelque chose de « vital »…. En fait, c’était assez simple : ils parlaient tous des questions fondamentales : de la vie, de la mort et du choix entre les deux, du choix entre le bien et le mal et du bien et du mal tout court, de la quête d’autre chose, chose impossible et de la folie, folie autodestructrice… Ils en parlaient directement, avec une sorte de violence visuelle, au plus près de l’homme … Oui, bien sûr ! « Vital » c’est « vie », et « vie », c’est « homme », c’est « l’humain »…

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Mais, pour que, sur une photo, « l’humain » soit « vie », il faut le faire vivre… Il ne suffit plus de faire de symboliques « natures mortes » avec des êtres dans le rôle d’un élément de composition. Il faut les faire jouer un rôle de composition. Lorsque j’ai commencé à faire de la photo, j’étais très inspirée par la peinture que je venais de découvrir grâce à mes études. L’idée du jeu, jeu d’acteur, bien que naturellement présente dans des photos mises en scène, m’intéressait dans une moindre mesure, plutôt comme un ingrédient parmi d’autres. Désormais, je voulais m’appuyer davantage là-dessus, pour insuffler dans mes photos du « vital »… Bien sûr, cela ne changeait rien aux ingrédients de base de la photo en tant que telle : composition, jeu de couleurs et de lumière, tout devait être là, mais je sentais qu’avec ce nouveau dispositif, je pouvais partir à la recherche de quelque chose de plus substantiel…

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Substantiel et ludique, plus précisément, les deux à la fois. Ce que je voulais éviter, c’était de faire des images « éducatives », présomptueusement symboliques, qui « enseignent », donnent des réponses… Je cherchais plutôt à faire des « photos-fictions » qui donneraient de la matière à l’imaginaire. Et que ce dernier se charge du reste….

Voilà pourquoi – pour revenir enfin à la question du début – il me paraît difficile de parler de mes photos et de dire ce qu’elles disent, vu que, justement, elles le disent. Autre hypothèse : elles ne le disent pas, elles ne disent rien ; dans ce cas-là, il vaut mieux garder le silence.

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Je pense qu’il n’en va pas de même pour le photojournalisme. Quel que soit l’objet du reportage – individu, événement, objet, nature – sans être nécessaire, le texte peut apporter un complément à la photo. Pareil pour le cinéma documentaire et celui de fiction. On ne peut rien dire de la fiction qui ne serait déjà dedans. Par contre, on peut y ajouter un « making off ».

C’est justement ce que je pensais faire en m’attaquant à cet article. Puis, j’ai réalisé que raconter des anecdotes sur comment on a fait telle ou telle photo pourrait être, en effet, amusant, mais il valait peut-être mieux les rendre un tant soit peu instructives. Moi-même, j’adore regarder les « making off » des films. Au grand dam de tous les professionnels du cinéma, je dois avouer que les « making off » m’ont appris quelque chose sur le cinéma en général et sur le travail avec l’acteur en particulier. Mais avant de découvrir mes premiers « making off », j’avais déjà une assez bonne idée de ce qu’était le cinéma. J’ai donc pensé qu’avant d’aborder le « comment » mieux valait esquisser « une vue d’ensemble ».

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Il y avait aussi une autre raison. Tourner un film est une entreprise très structurée. Il y a un scénario, un story-board, un budget, un planning, un metteur en scène, son ou ses assistant(s), des acteurs, des maquilleuses, des costumières, des techniciens divers et variés : chef opérateur, preneurs de son, machinistes… Puis, il y a toute la postproduction : montage, postsynchronisation, etc., etc…
Comparé à tout cela, mon propre « plateau de tournage » apparaît à la fois comme totalement démuni, artisanal et presqu’entièrement improvisé. Livrer les secrets d’une telle cuisine n’aurait pas suffit à remplir une page de texte. Mais maintenant, après avoir fièrement exposé la « théorie », il serait peut-être temps de dire un mot de la « pratique »…

Pour commencer, « l’acteur ». Eh bien, l’acteur en est un… ou pas. Sur la photo que l’on pourrait appeler « None enceinte », mon amie Asia, 21 ans, étudiante, joue une toute jeune femme enceinte. C’est ma meilleure amie et nous avons fait plusieurs photos ensemble, mais c’est la première fois que je lui demandais de jouer quelque chose de bien concret et elle l’a fait avec beaucoup de professionnalisme : sans la moindre gêne, concentrée, disciplinée. Je lui disais « vas-y, maintenant tu pousses » et elle poussait comme pendant un accouchement. Finalement, on n’a pas forcément l’impression que la femme sur la photo est en train d’accoucher, mais l’idée d’une femme enceinte, vivant sa grossesse, reste présente.

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Quant au jeune homme sur la photo en noir et blanc, lui par contre, c’est un vrai acteur. Acteur aussi, cet être emmailloté qu’il serre dans ses bras. Tous les deux sont mes amis proches. Nous étions partis de l’idée de faire une photo autour d’un personnage de momie que l’on découvre gisant dans la nature. Mais les bandages que j’avais préparés à cet effet ne tenaient pas bien sur le corps très maigre de F., la momie, et, par ailleurs, rien ne marchait vraiment. Du coup, A. a enfilé son vieux manteau fétiche que l’on avait ramené au cas où, le chapeau de F. que celui-ci porte au quotidien, il a pris « la momie » dans ses bras et, en sa qualité d’acteur fertile en « propositions », il a improvisé une expression qui a scellé tous ces éléments disparates en un tout.

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Pendant ce temps, F., transi de froid, grelottait sous ses fins bandages, mais donnait tout ce qu’il pouvait.

Et c’est ainsi que les choses se passent : on part du scénario « momie » pour l’abandonner en court de route et se retrouver avec un chasseur-juif serrant dans ses bras un malade mental sur fond de nature bourgeonnante. Et pourtant, cette photo n’est pas absurde, vide de sens, elle offre, selon moi, des pistes à l’imaginaire… A un moment donné, les éléments en place – les chevaux, l’arbre, les branches, les personnages avec leurs attitudes et expressions respectives – se sont assemblés en un tout. Cela n’a duré guère que quelques secondes, mais c’est déjà une grande chance. Car même si on invite la grâce à venir, on n’est jamais sûr qu’elle viendra… Pour qu’elle se présente, il faut improviser : on assemble les « éléments de base » – « acteurs », décors, « costumes », « scénario » – mais on sait qu’ils vont devoir être, pour certains, modifiés au passage. L’improvisation est vraiment l’essence de la photo mise en scène, à fortiori lorsqu’on veut y mettre du « vital ». C’est l’unique moyen d’approcher ce qui fait la valeur de toute œuvre, cet indéfinissable air de vérité

 

Pour plus d’informations et de photos visitez le site de Natalia Jaskula.

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