© Thierry Bigaignon
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Texte et photos de Thierry Bigaignon.

 

Créer une image n’est déjà pas chose facile mais expliquer ses choix, son intention l’est encore moins. Ainsi, lorsque de Camera Obscura m’a demandé d’expliquer mon travail, j’ai tout d’abord hésité et dans le même temps j’étais terriblement excité ! N’est-ce pas un peu délicat de parler de soi ? On se demande si les lecteurs comprendront votre démarche, s’ils prendront le temps de vous lire tout simplement. Cela étant, n’est-ce pas une belle opportunité que de décrire précisément et librement son travail et ses choix ? Ces deux sentiments, quelque peu paradoxaux, m’ont semblé suffisamment créatifs pour me donner envie de me lancer.

© Thierry Bigaignon
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Je me suis mis sérieusement à la photographie il y a quelques années. Je ne me sentais pas très bien alors. Chef d’entreprise, je venais de perdre 90% de mes clients en quelques jours de par la faillite de Lehman Brothers et l’état de crise financière dans laquelle nous nous trouvions. C’était difficile, très difficile. A la déprime s’ajoutait un sentiment de profonde solitude d’autant que j’avais été contraint de rendre mes bureaux, licencier mes collaborateurs et retourner travailler à la maison tel un débutant. J’ai vécu tout ceci comme un terrible échec. Le combat que je menais depuis toujours pour élever ma condition sociale, et par lequel j’avais eu quelques réussites, semblait désormais vain puisque je me retrouvais dans un mode de « survie ». C’est précisément à ce moment que j’ai su qu’il fallait que je fasse quelque chose, que je suive mon intuition profonde, que j’exprime mon désarroi autrement, que je libère l’autre partie de mon cerveau, celle que je savais cruciale, la partie créative.

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Je suis alors parti pour New York et j’ai intégré la célèbre école International Center for Photography (ICP). Le résultat fut tout simplement magique. De vivre chaque instant pour la photographie fut très libérateur tout en réduisant considérablement mon anxiété. J’y ai beaucoup appris sur l’art de la photographie mais aussi sur les gens, car les belles rencontres ne furent pas en reste, que ce soit avec des professeurs comme Joel Meyerowitz ou Harvey Stein entre autres, ou avec mes camarades de promotion, des artistes à part entière comme Russ Rowland, Jacque Foo, Lauren Gniazdowski, Mike Avina ou encore Rodrigo Ramos pour n’en citer que quelques uns.

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Vivre au quotidien cette passion qu’est la photographie m’a permis de comprendre les images que je souhaitais créer, et peut-être surtout les images que je ne souhaitais pas réaliser ! La photographie de rue, de nature ou de studio ne sera donc pas pour moi. J’ai alors compris que j’avais un besoin irrésistible de contrôler, de maîtriser chaque aspect de mes images, comme le ferait un réalisateur de cinéma et comme j’aimais à le faire pour les choses de la vie. Mon travail devait avoir du sens, faire passer des messages ; il devait traduire mes sentiments profonds. Passionné de philosophie de tout temps, mes créations photographiques devaient également, d’une façon ou d’une autre, être liées aux questionnements incessants induits par cette pratique.

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J’ai toujours par ailleurs aimé annoter les citations qui m’interpellaient. Certaines d’entre elles m’inspirent une réelle énergie créative. Un matin, en lisant une phrase d’Albert Camus qui disait : « L’angoisse de la mort est un luxe qui touche beaucoup plus l’oisif que le travailleur, asphyxié par sa propre tâche », j’ai été littéralement interpelé et ému. Alors de retour en France, j’ai commencé à travailler sur une première série.

Parce que j’avais été plutôt oisif de par la crise, et parce que de ce fait j’avais pensé longuement à la mort, je me suis tout de suite identifié à cette phrase. J’ai alors pris mon appareil photo et je suis enfin sorti de chez moi pour faire ce que j’avais appris à New York. La série « Ergo vivo » (« donc je vis » en latin) allait naître de cette phrase de Camus.
 

La série ergo vivo

Douze images, des lieux mystérieux, une atmosphère pesante et un corps inanimé pourraient décrire cette série. Elle présente des images fortes, toutes prises dans des lieux sélectionnés avec grande précision. On découvre sur chaque image un homme non-identifiable qui gît sur le sol tel un cadavre.

© Thierry Bigaignon
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Qui est-il ? L’auteur ? Le spectateur ? Est-il mort ? Autant de questions que l’on peut être amené à se poser. En guise de réponse, je livre, à l’ouverture de la série, cette citation d’Albert Camus.

L’intention

La série Ergo Vivo, qui peut sembler noire de prime abord, est en réalité une véritable ode à la vie !

© Thierry Bigaignon
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J’ai basé ma réflexion sur nos comportements et le rythme effréné imposé par la société actuelle qui exclut par conséquent toute réflexion sur des thèmes fondamentaux tels que la mort.
J’interroge : est-ce une bonne chose de ne pas penser à la mort ? L’angoisse qui en découle est-elle forcément négative ? Ne devrions-nous pas, de temps à autres, cesser toute activité pour se concentrer sur l’essentiel ? A cette question, je réponds par l’affirmative. Lorsque l’on prend le temps de réfléchir aux questions importantes, on prend alors conscience de réponses tout aussi importantes. Il est parfois utile de penser à la mort pour mieux apprécier la beauté de la vie. Et c’est là qu’intervient le titre Ergo Vivo ou plutôt “cogito ergo vivo”… j’y pense donc je vis !

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La composition des images

Outre la série elle-même et son message philosophique, les images prises individuellement font apparaître des temps de pause très longs. Je me suis donc imposé à moi-même ce que j’attends des autres !

© Thierry Bigaignon
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Le travail de composition est, en effet, particulièrement soigné et, outre les pauses longues, fait ressortir une constante : la présence de lignes verticales marquées symbolisant la vie, entrecoupées de lignes horizontales très visibles, représentant les nécessaires moments de pause.

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J’essaie également d’interpeler le spectateur par le traitement « quadrichromique » particulièrement présent sur chacune de ces images. Même si elles renforcent la lourdeur de l’atmosphère qui y règne, ces couleurs agissent comme une métaphore visuelle de la vie, frappante de vérité et tranchent par rapport à la première impression « noire » que l’on avait de ces clichés. Il y a là, sans l’ombre d’un doute, une volonté affichée de rappeler à quel point les apparences peuvent être trompeuses et de nous inviter à la réflexion.

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Ergo Vivo est en fait une série de vingt quatre images, dont seules les douze premières sont présentées sur mon site internet. Je réserve en effet la primeur des autres images de la série aux collectionneurs et amateurs qui pourront les découvrir lors d’une prochaine exposition.

 

Pour plus d’informations sur l’auteur, découvrez son portait sous forme d’inventaire à la Prévert : Thierry Bigaignon (site en anglais).

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